Los Olvidados (aka Pitié pour eux) de Luis Buñuel (1951)

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Quand il réalise en 1950 Los Olvidados, Luis Buñuel est encore un réalisateur débutant. Buñuel a pourtant connu des débuts fulgurants avec Un Chien Andalou (1929), L’âge d’or (30) et Los Hurdes (32) mais son nom est déjà oublié. Vingt années se passent, vingt années troublées où Buñuel est en exil, loin de la Guerre Civile qui éclate en Espagne en 1936. Il vit principalement entre les Etats-Unis et la France et travaille souvent comme superviseur de doublage.

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En 1946, Luis Buñuel débarque au Mexique à l’invitation du producteur Oscar Dancigers. Pour lui, Buñuel met en scène deux projets commerciaux, la comédie musicale Gran Casino qui se solde par un cinglant échec public, puis le Grand Noceur (en 49) qui est lui un succès. Fort de cette réussite, Buñuel se voit proposer par Dancigers de réaliser trois autres films commerciaux, contre le financement d’une oeuvre plus personnelle.

Depuis longtemps, Buñuel souhaitait montrer la face cachée d’une grande métropole, peut-être dans un double écho, à la fois au court-métrage de Jean Vigo – autre figure du cinéma d’avant-garde des années 30 – A propos de Nice (1929),  et à son propre travail avec Los Hurdes (1932), par lequel Buñuel montrait sans complaisance la misère des habitants déshérités de l’Estramadure.

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Los Olvidados se déroule dans les bidonvilles de Mexico, avec un avertissement préalable sans équivoque. « Ce film s’inspire de faits réels, aucun personnage n’est fictif ». Ce commentaire est effrayant dès lors que le film déroule son ténébreux récit. Dans un plan d’ouverture, nous voyons un groupe d’enfants martyriser un des leurs à qui il font endosser le rôle du taureau dans une corrida reconstituée en pleine rue.
Les enfants de Los Olvidados sont des oubliés, selon la traduction littérale du titre. Ils sont délaissés ou maltraités par leurs parents, ils sont un poids, représentent des bouches supplémentaires à nourrir alors même que dans les bidonvilles s’entasse évidemment toute la misère de la ville. Jaibo est le plus vieux de ceux que la mise en scène de Buñuel accompagne. Il exerce une emprise sur les autres enfants et fascine notamment parce qu’il sort tout juste de prison.

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Jaibo est un lâche, un garçon violent qui n’exprime aucune compassion mais au contraire se délecte de faire souffrir les plus faibles que lui. Sous son commandement, les enfants agressent un cul-de-jatte dans la rue et tabassent un vieillard aveugle. La cruauté dont savent faire preuve les enfants sans s’en rendre toujours compte, est ici poussée à son paroxysme, décuplée par la déshérance qui les frappe et par l’orchestration malveillante du très vicieux Jaibo. Ce dernier souhaite régler ses comptes avec le garçon qu’il soupçonne de l’avoir dénoncer avant son emprisonnement. Jaibo provoque le présumé délateur et s’attaque à lui dans un nouvel élan de lâcheté, en simulant une blessure au bras et en lui jetant une grosse pierre à la tête dans son dos.

Buñuel ne s’autorise aucun compromis, ce qui expliquera la haine que suscitera dans un premier temps le film à sa sortie. L’équipe même du film s’était désolidarisée du cinéaste pendant le tournage, n’acceptant pas sa vision si cruelle et pessimiste d’une enfance malheureuse, et d’un Mexique effectivement oublié puisqu’on ne veut pas le voir.

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Los Olvidados à beau avoir été réalisé il y a presque 60 ans, son propos qui se voulait déjà universel à l’époque, demeure d’une inquiétante actualité. Pour cette seule et intolérable raison, il est essentiel que Los Olvidados soit vu largement et compris.

Le film de Buñuel marque son renouveau artistique, le coup d’envoi réel d’une carrière qui n’aura été qu’amorcée en 1929. On retrouve dans Los Olvidados, les obsessions du cinéaste : le surréalisme avec notamment cette sublime séquence de cauchemar, avec le cadavre de l’enfant assassiné dissimulé sous le lit du témoin du meurtre, mais aussi un fétichisme obscène et provocateur, lorsque la soeur d’un personnage fait couler du lait sur ses belles jambes lisses, ou lorsque Jaibo de son regard lubrique commence à convoiter la mère d’un enfant en regardant notamment ses genoux nus. La sexualité dans Los Olvidados est déjà sous-jacente et trouble, ce qui ne pouvait qu’heurter davantage la sensibilité de spectateurs jusqu’ici peu habitués à autant d’audaces et autant de noirceur dans un film.

Benoît Thevenin


Los Olvidados – Note pour ce film :


Lire aussi :

  1. Le Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel (1964)
  2. [Concours] Gagnez des places pour La Révélation de Hans-Christian Schmid
  3. Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle (1957)
  4. Sale temps pour les pêcheurs (Mal dia para pescar) d’Álvaro Brechner (2009)
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Aucun commentaire sur “Los Olvidados (aka Pitié pour eux) de Luis Buñuel (1951)”

  1. Foxart dit :

    Quel beau film aussi celui là… une éternité que je ne l’ai pas revu…
    C’est bien tu te fais un été grands classiques… je devrais en faire autant au lieu de me taper du nanard au kilomètre lol

  2. ZDC dit :

    Excellente critique et hop ! ton site dans les liens !

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