Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin (2017)

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Habitué de la Croisette, Arnaud Desplechin nourrit avec le festival de Cannes une relation complexe. Il s’y est révélé dès La Vie des morts présenté à la Semaine de la critique en 1991, et est vite devenu un habitué de la Sélection officielle… mais sans pour autant jamais être récompensé. Et si Rois & reine a été découvert à la Mostra de Venise 2004, c’est à la Quinzaine des réalisateurs que le cinéaste a préféré proposer Trois amours de ma jeunesse (2015).
Pour l’édition 2017, Arnaud Desplechin reçoit l’honneur – qui peut être un fardeau – d’ouvrir les festivités. D’emblée, un malentendu anime les discussions. Deux versions des Fantômes d’Ismaël existent et coexistent en même temps. L’une, celle retenue par Thierry Frémaux pour l’ouverture du 70e festival, est la version dite commerciale du film, celle que la plupart des salles de cinéma proposeront au public. D’autres salles ont elles fait le choix de montrer la version longue du film, qui est également celle revendiquée par le cinéaste, son director’s cut. Pour notre part, la décision a été prise de considérer la version plus longue de 20 minutes qui est celle la plus assumée par Desplechin. C’est sur ce paradoxe que s’ouvre ainsi le Festival de Cannes. Tout le monde ne parlera pas exactement du même film, même si pour Cannes, la version officielle est celle la plus courte. Ici, il n’est cependant pas question de se livrer à une comparaison entre les deux montages.

Avec Les Fantômes d’Ismaël, Desplechin renoue avec un terrain qu’il avait parfaitement balisé dès ses premiers films, mais duquel il ne s’est jamais vraiment détaché. Le terme de « fantômes » contenu dans le titre ne promet d’ailleurs pas autre chose aux fidèles de Desplechin que de marcher sur des sentiers connus. Le film se partage dès ses premières minutes entre deux dimensions faussement contradictoires et entre lesquels le cinéaste s’est souvent engouffré. A l’urgence toute romanesque d’une première séquence dans les beaux salons des centres de pouvoir parisiens répond aussitôt l’intimité de la relation entre deux hommes, un cinéaste en plein processus créatif et son mentor, un vieux réalisateur juif très respecté, qui est aussi son beau-père. Tous les deux partagent la tristesse jamais pansée de la disparition, plus de vingt ans auparavant, de Carlotta, à la fois l’épouse d’Ismaël (Mathieu Amalric) et la fille de Bloom (László Szabó). Alors qu’Ismaël se reconstruit dans la passion pour Sylvia (Charlotte Gainsbourg), Carlotta (Marion Cotillard) surgit du passé pour se réinstaller dans le présent, aussi brutalement qu’elle avait disparu de la circulation.

Si un premier fantôme est ainsi identifié en la personne de Carlotta (référence évidente à la Carlotta Valdès de Vertigo, elle aussi revenue d’entre les morts), d’autres poursuivent Ismaël, à commencer par Paul Dedalus (Louis Garrel), ce frère lointain, diplomate et agent secret, qui lui fourni la matière pour un nouveau scénario, pour un nouveau film. Les Fantômes d’Ismaël se partage de fait entre ces deux dimensions principales de l’histoire. Arnaud Desplechin entremêle les niveaux de récit et les niveaux de réalité, entre ce que le personnage d’Ismaël vit et ce qu’il fantasme de la vie de son frère à travers le film qu’il prépare. C’est ainsi également que le film de Desplechin se construit dans ce qui est une juxtaposition de plusieurs genres cinématographiques, entre comédie de moeurs, comédie dramatique, comédie burlesque même par moments et, de l’autre côte du spectre, le thriller d’espionnage.

Les fantômes du passé, ce sont aussi ceux de l’Histoire. Dans la figure de Bloom, il est facile de reconnaître l’immense Claude Lanzmann. A l’instar de l’auteur de Shoah, Bloom est un survivant de l’holocauste qui, devenu cinéaste, n’a cessé d’être hanté par la Seconde guerre mondiale au point d’endosser le rôle de gardien de sa mémoire. Bloom est ainsi attendu en Israël pour une rétrospective de son oeuvre.

La présence de tous ses fantômes, leur réunion dans un même moment, provoque l’instabilité d’un Ismaël soudain privé de ses repaires, chahuté et bouleversé, jusqu’à la chute.

Bijoux de réalisation et de montage, Les Fantômes d’Ismaël ne surprend cependant guère. Despechin ressasse ses obsessions, la complexité des sentiments, la rivalité amoureuse, la quête aventureuse, la douleur de l’absence, le basculement vers la folie etc. Tout dans Les Fantômes d’Ismaël fonctionne et passionne, mais tout est en même temps très familier et relativement prévisible. C’est pourtant à ca que l’on reconnait la marque d’un cinéaste, à ses motifs récurrents, et si Les Fantômes d’Ismaël ne parait pas immédiatement comme un de ses meilleurs essais, il signale quand même la santé d’un cinéaste qui a la pleine maîtrise de son art et qui digère équitablement son propre passé d’artiste, ses propres tourments personnels, son goût toujours affûté du romanesque et, aussi, ses emprunts au cinéma de genre hollywoodien.

B.T

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  2. The Square de Ruben Östlund (2017)
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